Prolégomènes de l’exposition :

« Toute cruauté est-elle bonne à dire ? »

 

Belgique,
terre d’écueils,
d'exils et de cruautés
Pour endiguer, détraquer et juguler la belgitude

La Belgique n'a pas le ton, Bruxelles
n'a jamais été et est moins que jamais
prête à devenir une ville littéraire.

Sainte-Beuve, 1831

Je souhaite à chaque Français d’être un écrivain belge.
Amélie Nothomb, 2007

 

         Pourquoi sauver la Belgique? Pour que son enterrement ne connaisse pas de fin.

         Être belge est une catastrophe et doit le rester. Belge ne saurait être un vain mot de plus, le mot d’une nouvelle vanité identitaire. Le Belge doit redevenir scabreux et belche résonner comme une onomatopée intempestive, un borborygme incommodant, un vasouillage intraduisible.

         Faute d’essence, la Belgique doit exister à travers tout - tous ses succès, les applaudissements, les lauriers éphémères qu'on lui tresse - comme accident. Et libre à chacun d’en faire après un fantastique carambolage. Un modèle d’installation. Une performance contemporaine. Une allégorie de l'improbable. Un bac à sable.

         Revendiquer sa belgitude, c’est, au contraire, faire de soi la victime consentante d’une forme très pernicieuse de discrimination positive. Certes, la tentation masochiste est grande aujourd’hui, où la belgitude s’invite dans les salons, s’accroche aux cimaises, collectionne les trophées, pique la curiosité marchande, endort la plus élémentaire méfiance.

         Bientôt on fera du belge au kilomètre, du belge pour ascenseur, du belge comme médicament, du belge pour devenir belge. On imagine des Belges en tête de gondole, en produit d’appel, en cadeau surprise. D’aucuns châtient déjà leur humour, enrobent leur détresse, plastifient leur accent, archivent leur étrangeté avérée, s’emballent sous vide, fermentent sous cloche à force de se répéter et finissent par puer copieusement l’ennui, engoncés qu’ils sont dans la belge attitude. L’humour comme système, carte de visite ou écran de fumée, ne dévaste plus rien. La belgitude émoustillée sous les lambris huppés de la consécration est un nouvel académisme, du genre pompier singulièrement pompant.

         Halte à la récup : le Belge n’est pas une marchandise et la Belge n’est pas une pute. Ou en stoemelings, pardon, en catimini.

         Au miroir déformant qu’on nous tendait autrefois avec condescendance (et derrière lequel nous vaquions à ce métier harassant mais passionnant qui consiste à n’être personne d’autre que soi-même), nous préférons désormais l’image d’une marque déposée dans laquelle on feint de se reconnaître, pire : devant laquelle nous commençons à grimacer pour mieux y coller.

         - Mais on nous aime comme ça... on nous aime enfin!
         - Eh ben, dorénavant, ce ne sera plus réciproque !
         - Ma parole, vous êtes réellement fâché !
         - D'autant que belge remonte à la racine indoeuropéenne bhel – belgh « enfler,  gonfler », par allusion au caractère batailleur des anciens Belgae (« enflés de colère »). Je gonfle donc sans scrupule et poursuis mon réquisitoire.

         Tenir debout sans béquilles ni conservateurs, sans arrières rassurants, sans sa place préchauffée dans l’Histoire, au Musée, au creux de la Langue, ça c’était du sport existentiel ! Être à soi son propre sillage, ça c’était fortiche ! Être dépourvu de génie « propre » : quel coup de génie ! Quelle fierté c’était, précisément, de n’en avoir aucune ! Quel luxe c’était d’être historiquement irresponsable, culturellement athée, linguistiquement apatride ! Quelle classe ! Quelle chance! Quelle maligne prétention ! Quel gain de temps dans la course à l’essentiel qui est l’éternité du néant !

         « Être belge, c’est être obligé de se fabriquer soi-même », note joliment Jean-Claude Pirotte. Mais, aujourd’hui, on nous sert du belge préfabriqué, surréalisme sur porte, bouffonnerie décalée à tous les étages et toilettes un peu limite à l'entresol.

         Répétons-le : être belge est un sacerdoce et doit le rester. Être fier d’être belge, au contraire, c’est voir midi à 14 heures sous la pluie, prendre la vessie de Manneken Pis pour une lanterne magique, être délibérément à côté de sa plaque sous prétexte qu’elle présente pas bien, sent pas bon ou fait jaser. La belgitude est un grossier stratagème pour ne plus faire tache, ne plus détonner, ne plus faire fausse note dans le concert classique des nations normalisées.

         Quelle faute de goût! Quelle régression ! Quelle inversion des valeurs!

         Aucun destin ne précédait l’arrivée de ce pays très plat, à telle enseigne que belgique, avant d’être un nom, était un simple adjectif (d'où le suffixe -ique) : c'est juste avant l'indépendance qu'on a bricolé à la va-         vite une pompeuse majuscule à un mot qui ne s'y attendait pas et que cela a toujours embarrassé. Ce pays qui ne ressemblait à rien sinon à quelque malédiction, ce pays en forme de gag douteux, n’était promis qu’à une terrible et sublime fatalité : devoir compter sur sa propre impuissance pour se sortir de soi-même, sans détour balisé, sans jamais se bercer d’histoires, de glorioles, de légendes autres que cyclistes. Et voilà que ce pays condamné d’avance commue sa peine en stratégie de communication. Car la belgitude, cette science de l’invagination du moi, est une authentique entreprise de calibrage folklorique de l’âme sous le couvert d’une restauration de sa compétitivité sur le marché des clichés pittoresques qui endoctrinent, figent, prostituent.

         La belgitude, c'est vendre son âme à ceux qui font semblant de l'acheter.

         Car nous ne serons jamais consciencieusement spirituels. Car il est idiot de finasser quand on ne sait pas tricher sans jouir jusqu’à l’obscénité. Car la source de notre art - ou est-ce l’inspiration de notre être -  est forte, trouble, lourde, virile, vibrante, féroce, mais pas frivole, gazeuse, pétillante, légère, lumineuse, brillante.

         En devenant à la mode, mode qui a semé le doute au sein de notre géniale, astucieuse et indécrottable modestie, la Belgique est montée à la tête des plus vulnérables, fragiles, inconsistants. Il faut leur dire tout net : un Belge qui se regarde être belge est un Belge bon pour l’exportation, à reconduire à la frontière, à remplacer par un immigré fraîchement revenu de tout, désespérément livré à lui-même et imperméable à toute illusion.

         Mais ça ne suffira pas.

         Comment crever la baudruche infatuée de la belgitude ? Comment couper l'herbe sous le pied de la Belgique subitement décomplexée ? Comment torpiller la belgomania ambiante ? Comment sauvegarder ce rare privilège d’exister sans queue ni tête ?
        
         Rien de plus simple. En nous sabordant dans la joie et la mauvaise humeur. En exhibant nos plaies, nos coulisses, nos tares, nos infirmités, nos mensonges. En bravant le succès, repoussant les avances, redevenant, sans le savoir, pathétiques, énormes, maudits, mal élevés, dégrossis à grand peine. En redevenant, sans le vouloir, ataviques, rébarbatifs, inutiles, incongrus, insortables.

         Quoi? La Belgique, havre de cruautés innombrables, subtiles, banales, enfouies, exemplaires ?

         Oui ! Ouf ! Enfin !

         Il est urgent de se raccrocher à des racines imaginaires, qui sont des branches bleu pétrole dans le gris du ciel interminable, qui s’empanachent de doutes existentiels, de silences nocturnes, de magouilles obtuses, de rires satisfaits, de mots branlants, impropres, hirsutes et terriblement contagieux.

         La Belgique n’est pas gâtée par la nature et le Belge refuse de l’être par la culture. Mais qu’il se ressaisisse avant qu’il ne soit trop tard, qu'il ne devienne inoffensif, qu'il ne fasse envie, qu’il ne soit totalement passé, à la faveur d’une mercantile pirouette qui a nom autodérision décalée, de la science de soi comme con à la conscience de soi comme Belge. Car le voilà déjà qui parade à Paris… Beurk !

         Osons l'honnêteté : il ne fait pas bon tout d'un coup être belge. Etre belge est un supplice qui doit rester délectable, pas un atout, un tremplin, un « petit plus » dans la carrière qu'est devenue la vie. Etre belge est un « petit moins » trop précieux pour ne pas le cultiver jalousement derrière mille précautions. La belgitude, à l'inverse, est une vengeance et la vengeance est la revanche des lâches qui ont renoncé à leur héroïsme, se galvaudent dans la gloire, attrapent de la bouteille et finissent par s’enivrer.

         Quelle déchéance ! La belgitude est immorale.

         Le temps est venu d’asseoir avec arrogance l’anthropologie viscérale de l’homo belgicus, qui dédaigne souverainement les étiquettes maniérées, les projecteurs électriques et les honneurs en plastique, comme tout ce qui passe sans laisser de marques, d’odeurs, de blessures. La frontière linguistique est le modèle déposé de toutes nos cicatrices présentes, passées et à venir. Et il y a une jouissance dans la frontière. Et toute jouissance est un exil. Et l’exil est une ruse, ne sera jamais une recette. La Belgique est le Royaume des frontières ouvertes comme autant de plaies insoupçonnées, d’abcès inavouables. La cruauté est ici chez elle. Elle transpire partout. Elle rôde. Elle trône...

    C’est ça, l’exposition :

Toute cruauté est-elle bonne à dire ?
Le vernissage de la Belgique
België is geen kunstwerk
Belgien macht nicht frei
Art against Belgium

         Pour la première fois, des artistes descendent dans l’arène où mille cruautés ont trouvé en Belgique un asile consentant. Pour la première fois, au lieu de divertir, des Belges dissidents font diversion.

         Méfiez-vous donc, bâillants badauds de l’art décapant : ça va décapiter ! Protégez-vous, jolis Belges de salon, d’opérette ou de composition : vous sortez du zoo ! Détournez-vous, touristes du surréalisme d’un jour : c’est du belge revisité !

    Finie la dérision! Vive l’horreur !

 

Laurent d’Ursel


Les artistes participants sont à ce jour : Audrey Gérard, François de Coninck, Jean-François Jans, Laurent d’Ursel et Serge Goldwicht. Quatre autres artistes se sont déjà enfuis. Deux ont décliné. D’autres postuleront peut-être.

 

 

Titre : Shakes fear      Auteur : François de Coninck

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